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Intervention de Christian Kert

Réunion du 6 mars 2012 à 18h30
Commission des affaires étrangères

Photo issue du site de l'Assemblée nationale ou de WikipediaChristian Kert, co-rapporteur :

J'évoquerai pour ma part, en accord avec M. Didier Mathus, quatre points : les questions de gouvernance qu'il n'a pas abordées ; le bilan stratégique et financier de l'entreprise et de ses opérateurs – pour établir ce bilan, je précise que nous avions souhaité attendre la publication du rapport de l'Inspection générale des finances à l'automne ; la question des synergies que nous jugeons souhaitable d'approfondir entre l'AEF et les autres opérateurs de l'audiovisuel national et du rayonnement culturel ; enfin, je présenterai naturellement mon analyse des modalités de la fusion entre RFI et France 24, point sur lequel nous divergeons.

Pour compléter ce qui a été dit sur la gouvernance, nous avions le sentiment qu'il y avait comme un « second cercle », plus large, de l'audiovisuel extérieur de la France, qui comprend d'autres acteurs participant à cette politique, tels que France Télévisions, Radio France, mais aussi ARTE, Euronews, voire l'AFP. Plusieurs interlocuteurs ont préconisé la création d'un comité d'orientation stratégique pour remédier à ce que l'on peu appeler « le défaut de vision stratégique », dont souffre encore notre politique audiovisuelle, et à la coordination insuffisante entre les nombreux opérateurs qui participent à la politique audiovisuelle et culturelle extérieure. Nous avons jugé cette idée intéressante et l'avons retenue parmi nos propositions. Ce comité, qui pourrait être mis en place rapidement, serait chargé de définir les priorités, la stratégie de développement de l'AEF et le partage des rôles entre les opérateurs. Nous pensons qu'il serait souhaitable qu'y soient représentés, l'Institut français, France Télévisions, Radio France mais aussi ARTE, Euronews et l'AFP, acteurs qui contribuent également au rayonnement médiatique et culturel de notre pays. Dans le cadre de ce comité, pourrait également s'engager une réflexion nécessaire sur la « stratégie d'influence » que doit mener notre pays sur internet et les supports numériques et qui doit reposer sur une coordination de l'ensemble des acteurs.

Nous préconisons également une clarification de la répartition des responsabilités à la tête de l'entreprise. Nous avons en effet relevé que la crise de gouvernance à la tête d'AEF avait notamment été alimentée par des conflits portant sur la répartition des compétences. Devant notre mission, M. Alain de Pouzilhac et Mme Christine Ockrent ont exposé deux visions de cette répartition qui avaient du mal à s'accorder. Pour éviter la « dyarchie assassine » qui a marqué la gouvernance d'AEF, nous pensons qu'il serait préférable que la société se dote d'un président-directeur général et d'un secrétaire général, à l'instar des autres entreprises de l'audiovisuel public, plutôt que d'un « tandem » président-directeur généraldirecteur général délégué.

En ce qui concerne le bilan du groupe, nous estimons, comme la plupart des personnes entendues, que plusieurs progrès importants méritent d'être salués et sont à mettre au crédit de l'actuelle direction, notamment en matière de développement de la distribution, de la diffusion et de l'audience de ses chaînes, dans un univers médiatique où nous n'étions pas attendus.

Il s'agit tout d'abord de la progression de la distribution et de l'audience de France 24 ainsi que du lancement de la version arabophone de la chaîne, une des grandes réussites de la réforme. La chaîne semble progresser sur toutes ses zones de diffusion. En particulier, France 24 a joué, d'après les chiffres disponibles, un rôle important au Maghreb à la faveur du Printemps arabe. On peut également saluer la conquête de remarquables positions sur internet et les réseaux sociaux.

En ce qui concerne RFI, on peut saluer le renforcement de ses positions en Afrique anglophone à travers la création des rédactions en swahili et en haoussa, le développement de services sur le mobile et la relance de Monte Carlo Doualiya.

S'agissant de TV5, bien que son positionnement soulève des interrogations, comme nous avons eu l'occasion de le préciser, nous saluons le développement du « média global », la progression de la distribution et le développement du sous-titrage.

En ce qui concerne les synergies, on enregistre des effets positifs des rapprochements en matière de distribution, entre TV5 et France 24, en matière de mesures d'audience, à travers la mise en place de baromètres communs, et en matière éditoriale, à travers la mise en place du pôle arabophone.

S'agissant du diagnostic financier, l'IGF a rappelé que la mise en place de la réforme avait nécessité des versements exceptionnels de l'État pour un montant global de 100 millions d'euros. Les ressources propres ne sont par ailleurs pas au rendez-vous et les charges risquent fortement de dépasser les prévisions.

En ce qui concerne les ressources propres, il est important de souligner que l'exercice de prévision n'était pas chose aisée dans un contexte marqué par la crise mondiale du marché publicitaire et le déploiement du réseau de distribution de France 24 dans un univers médiatique qui est hyperconcurrentiel et en mutation permanente.

Nous estimons par ailleurs qu'il s'agit d'une réforme qui doit fatalement impliquer des surcoûts de restructuration dans un premier temps, et qui n'a pas encore produit tous ses effets, notamment en termes de développement des ressources propres et des synergies.

Nous pensons également que ce constat et la contrainte budgétaire ne doivent pas remettre en cause les priorités stratégiques de l'AEF. C'est pourquoi nous ne sommes pas favorables à plusieurs des propositions de l'IGF, à commencer par les propositions de synergies avec TV5 qui s'apparentent à un démantèlement de la chaîne au profit de France 24.

Nous sommes par ailleurs en désaccord avec la proposition de marquer une pause dans les nouveaux investissements de distribution de France 24, au motif que la chaîne aurait vocation à être regardée sur internet. Ce serait selon nous un « rétropédalage » regrettable. Le développement du réseau de distribution de France 24 nous paraît au contraire essentiel. Certes, on regarde de plus en plus les chaînes d'information sur internet mais il faut une chaîne diffusée en télévision pour bénéficier d'une marque reconnue et être regardé sur internet.

En ce qui concerne le renforcement des synergies, outre celles qui devraient être facilitées par le rapprochement entre RFI et France 24 sur les fonctions support, nous souhaitons que soient rapidement amplifiées les synergies entre TV5 Monde et France 24 en matière de distribution et les synergies entre l'ensemble des acteurs sur le numérique.

Enfin, en ce qui concerne l'idée avancée par M. Pierre Hanotaux de diffuser France 24 sur la télévision numérique terrestre, nous y sommes opposés et rappelons que la vocation de France 24 est bien d'être diffusée à l'étranger. Cette question s'était d'ailleurs posée au moment de la création de la chaîne et il avait été décidé à l'époque de ne pas diffuser France 24 sur le territoire national.

Enfin, nous estimons que la création d'un pôle dédié ne doit pas faire obstacle à la mise en place de synergies, potentiellement importantes, notamment sur le numérique, entre l'AEF et les acteurs de l'audiovisuel public que sont France Télévisions et Radio France.

Il convient en effet de rappeler que le groupe France Télévisions poursuit une politique internationale ambitieuse. Le groupe dispose ainsi de onze bureaux à l'étranger, présents dans toutes les grandes capitales du monde et de l'Agence internationale d'images de télévision (AITV), agence qui dispose d'un réseau très dense de correspondants en Afrique. Dans les pays du Maghreb, le rôle du service public français est important même si ce n'est pas sa mission. En tant qu'administrateur de France Télévisions au titre de l'Assemblée nationale, je mesure le travail accompli par l'équipe du pôle international de la société unique et la volonté de ses dirigeants de poursuivre un effort de cohérence et de synergie avec l'audiovisuel extérieur.

Afin de faciliter ces synergies et d'établir un dialogue qui nous est apparu insuffisant entre l'AEF et les autres acteurs de l'audiovisuel public, nous suggérons de créer un lien organique entre celle-ci et les groupes France Télévisions et Radio France. Nous avions un temps envisagé la piste de l'adossement qui, comme vous l'a indiqué M. Didier Mathus, ne nous paraît pas in fine être la bonne solution.

Ce lien pourrait prendre la forme d'une prise de participation minoritaire, dans une proportion à déterminer, de France Télévisions et Radio France dans le capital de la société fusionnée. Cette modification impliquerait la présence de représentants de ces sociétés au conseil d'administration de la société issue de la fusion.

Nous faisons en outre diverses propositions afin de mieux articuler le rôle de l'AEF et celui de l'Institut français. Cette coordination serait en outre facilitée par l'attribution de la tutelle de l'AEF au ministère des affaires étrangères qui contrôle également l'Institut français.

Enfin, dès lors que l'on reconnaît la pertinence d'un pôle dédié, j'estime pour ma part que la fusion est une nouvelle étape indispensable dans l'effort de rationalisation et d'amélioration de la performance de l'audiovisuel extérieur de la France.

La fusion doit en effet permettre de franchir une étape décisive dans la réalisation de synergies et d'économies, à commencer par les fonctions support. La société issue de la fusion devrait ainsi comporter une direction unique de la stratégie, de la recherche et du développement commercial international, une direction de la diversification et des partenariats, chargée de développer les recettes commerciales de la société, ainsi qu'une direction unifiée de la technique et des systèmes d'information et une direction administrative et financière commune.

La fusion doit aussi permettre de rendre plus performante la collecte de l'information tout en évitant des doublons inutiles. Il est, dans certains cas, contre-productif d'envoyer au même endroit un journaliste de France 24 et un journaliste de RFI.

Outre la réalisation de synergies importantes et indispensables dans le contexte budgétaire que connaît notre pays, la création d'une entreprise unique dotée d'une gouvernance et d'un conseil d'administration unifiés devrait permettre d'améliorer et de simplifier la gouvernance du pôle en supprimant la holding.

Comme l'avait très bien montré la Cour des comptes dans son rapport public annuel de 2009, notre politique audiovisuelle extérieure, ponctuée depuis le début des années 1980 par une longue série de rapports et de recommandations ainsi que de multiples changements d'orientation, a principalement souffert depuis plus de vingt ans de son instabilité et du refus d'opérer les choix et les réformes nécessaires. « La fusion est lancée après vingt ans de réflexion et dix-neuf rapports… » a rappelé à très juste titre M. Michel Boyon, président du Conseil supérieur de l'audiovisuel, devant notre mission. « Il ne faut pas casser le processus au bout de deux ans et je ne vois pas en quoi la fusion serait un handicap pour l'exercice des missions actuelles des deux entités et des attentes des auditeurs. »

Je pense également, comme l'IGF et d'autres observateurs, que l'intégration entre les rédactions internet, radio et télévision, est une formule d'avenir. Les vertus d'une fusion des rédactions sont par ailleurs démontrées par le marché témoin que constitue le pôle arabophone qui réunit, depuis maintenant deux ans, Monte Carlo Doualiya et la rédaction arabophone de France 24. La Deutsche Welle a fusionné ses rédactions radio et multimédia, et programmé la fusion de cet ensemble avec la télévision. BBC Global News envisage la fusion de ses activités internet, radio et télévision.

Cependant, j'ai moi aussi écouté et entendu les inquiétudes des personnels, notamment ceux de RFI qui sont venus exposer leurs réserves jusqu'au dernier jour des auditions ! Je peux comprendre ces inquiétudes et salue également la volonté de ces personnels de servir la modernisation de l'audiovisuel extérieur français. Il s'agit là d'un gage de réussite à venir et, par respect pour les arguments avancés par ces personnels, je prône une harmonisation progressive des rédactions, « une fusion à feu doux » en quelque sorte, pour reprendre l'expression de l'une des personnes auditionnées.

Enfin, s'agissant de la crainte que la fusion ne se fasse au détriment de RFI, elle ne me semble pas fondée. Comme l'a rappelé la Cour des comptes dans son rapport public annuel de 2009, « alors que les diagnostics sur l'offre d'émissions en langues étrangères de RFI convergent depuis longtemps pour estimer que des choix, d'ailleurs difficiles, sont à faire en matière de langues de diffusion, en fonction de l'évolution géopolitique et de celle des techniques de diffusion, les conséquences à en tirer en ont été constamment différées ». Si l'entreprise a mal vécu le plan de sauvegarde de l'emploi mis en place en 2009-2010, l'objectif de la réforme n'est certainement pas de sacrifier la radio, comme en témoigne d'ailleurs la relance de Monte Carlo Doualiya. Sacrifier la radio serait d'ailleurs un contresens stratégique, « une stupidité » selon M. Francis Balle. C'est en effet le média qui se développe le mieux dans l'univers numérique et le meilleur support de l'information.

Enfin je souhaiterais remercier chaleureusement mon excellent collègue M. Didier Mathus, qui ne siègera plus sur ces bancs, non pas évidemment parce que je lui prédis une défaite, mais parce qu'il ne se représente pas. Je crois que l'on peut souhaiter au très bon serviteur de l'audiovisuel public qu'il a été un bon vent pour d'autres aventures.

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