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Intervention de Mouldi Kefi

Réunion du 10 mai 2011 à 10h00
Commission des affaires étrangères

Mouldi Kefi, ministre des affaires étrangères de la République de Tunisie :

Je suis ici pour rencontrer les véritables amis de la Tunisie et répondre aux préoccupations qu'ils expriment.

Plusieurs expériences de réconciliation nationale ont eu lieu dans le monde. Certaines ont réussi, d'autres ont échoué. Un processus de dénazification s'est produit en Allemagne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale mais, si tous les anciens nazis avaient été éliminés ou mis de côté, ce pays serait-il parvenu à se remettre ? Je me souviens d'un certain Kurt Waldheim qui aurait été officier pendant la Seconde Guerre mondiale, puis ministre des affaires étrangères et président de son pays et, enfin, secrétaire général des Nations unies. En Irak, en revanche, la « débaasification » a entraîné d'énormes problèmes, l'armée et l'administration ayant été décapitées. La réconciliation nationale, en Afrique du Sud, a quant à elle été réussie grâce au leader charismatique Nelson Mandela qui a créé une commission pour la vérité et la réconciliation capable de remettre politiquement et économiquement ce pays sur les rails, au point qu'il compte désormais parmi les fameux « BRICS ».

C'est parce que nous avons à l'esprit tous ces exemples qu'en Tunisie nous ne voulons pas insulter l'avenir. L'ancien parti, l'ancienne police, l'ancien régime ont causé beaucoup de dégâts et l'émotion est encore palpable. Si nous ne pouvons pas faire comme s'il ne s'était rien passé, il convient également de ne pas dramatiser la situation. Nous sommes encore confrontés à un exercice d'équilibre entre les membres de la Haute instance, qui souhaitent rompre absolument avec le passé et se débarrasser de tous les membres de l'ancien parti, et le Gouvernement qui, lui, essaie de ménager la chèvre et le chou dans un esprit de réconciliation. Une fois l'Assemblée constituante élue, il me semble que tous les Tunisiens, de tous bords, y compris ceux qui se seront repentis de leurs actions passées, devront participer à la construction de la Tunisie du futur et contribuer au succès de la transition démocratique ainsi qu'au développement économique et social.

Je suis certain que cette Assemblée et le prochain Gouvernement ne reviendront pas sur les acquis que la Tunisie a réalisés durant les cinquante dernières années. Après tout, le tableau n'est ni tout blanc, ni tout noir : les droits des femmes, l'éducation, la solidarité nationale sont autant de réalités. Certes, beaucoup de gens ont été trompés, qu'ils soient Tunisiens ou étrangers. À certains égards, l'ancienne Tunisie me rappelle la Russie de Catherine II, où le véritable état dans lequel se trouvait Moscou était masqué, le long des chemins, par des tableaux idylliques. J'exagère un peu, mais la côte tunisienne – Hammamet, Tabarka, Monastir, Sousse ou Djerba – était un peu une vitrine pour les touristes, les hauts responsables étrangers et les hommes d'affaires. Combien d'entre eux accédaient au pays profond dont je suis, moi, issu ? Originaire de la région montagneuse du Kef, à la frontière avec l'Algérie, je puis attester qu'il y avait en quelque sorte deux pays. Si 80 % du budget étaient jusqu'ici consacrés à la côte et 20 % à ces régions défavorisées, la situation, grâce au Gouvernement, a été inversée. À ce propos, nous remercions la France et le Président Sarkozy de nous avoir invités au prochain sommet du G8, où nous espérons pouvoir présenter le nouveau visage de notre pays.

Heureusement que les entreprises françaises, dont vous avez rappelé avec raison l'importance de la présence en termes d'emplois notamment, n'ont jamais songé à quitter la Tunisie ces dernières semaines. Leurs responsables savent combien nous avions besoin d'eux. Et leur nombre augmentera encore parce que certaines pratiques faisaient peur à de nombreux investisseurs étrangers. Le nouveau climat fait de transparence, d'honnêteté et d'ouverture ne manquera pas de les encourager.

Quels qu'aient été ses défauts, Bourguiba était un visionnaire qui, en matière de politique étrangère, a posé les fondamentaux qui sont encore les nôtres aujourd'hui. Nous avons reçu le président Abou Mazen il y a deux semaines environ et nous avons discuté avec lui comme nous l'avions fait dans le passé avec Yasser Arafat. Le dialogue américano-palestinien puis américano-israélo-palestinien et, enfin, israélo-palestinien a commencé à Tunis. Nous avons continué à nous entretenir du processus de paix au point qu'une réconciliation est intervenue dans les jours qui ont suivi et qu'une reprise du processus lui-même est envisageable. Nous avons toujours milité pour le rapprochement entre les peuples palestinien et israélien comme le fait, à son niveau, le grand chef d'orchestre israélien Daniel Barenboïm en réunissant des jeunes musiciens originaires des deux pays. J'espère que demain, au-delà de la musique, des jeunes issus de tout le Moyen-Orient se retrouveront. Après tout, Martin Luther King avait un rêve et, aujourd'hui, Barack Obama est Président des Etats-Unis. Moi aussi, j'ai un rêve, celui de voir Israël, la Palestine et la Jordanie former une sorte de Benelux. Les rêves nous permettent aussi de vivre !

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