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Intervention de Laurent Wauquiez

Réunion du 15 juin 2011 à 16h45
Commission des affaires étrangères

Laurent Wauquiez, ministre auprès du ministre d'état, ministre des affaires étrangères et européennes, chargé des affaires européennes :

Si elle se justifie par les champs de compétence respectifs de vos deux commissions, l'organisation de cette audition commune me semble également très riche de sens, à un moment où cherche à s'affirmer une politique étrangère de l'Union, avec des avancées mais aussi des désillusions – et le sujet qui nous occupe est particulièrement bien choisi à cet égard. En effet, ce que nous voyons se faire devant nos yeux est l'Histoire même – ce qui rend d'ailleurs difficile d'en deviner les aboutissants et d'affirmer avec certitude que notre action est à la hauteur des enjeux. C'est là, pour des responsables politiques, une école de modestie.

Lorsqu'il est question de la Méditerranée, il ne faut jamais oublier la leçon de Fernand Braudel : la prospérité de l'Europe a systématiquement été liée à la richesse de sa relation avec la Méditerranée, en particulier avec sa rive sud.

Notre politique en la matière doit éviter autant la naïveté que le défaitisme. Lors du dernier sommet européen organisé au titre du Dialogue Europe-Asie (ASEM), j'ai mesuré à quel point, face à la défiance qu'éprouvent les pays d'Asie devant les révolutions arabes, dont ils peuvent redouter l'impact sur leurs régimes, l'Europe est porteuse d'un message optimiste. Ce message ne doit cependant pas être naïf, car la réussite d'une transition démocratique n'est jamais facile – que l'on songe aux balbutiements de la démocratie en France ou aux difficultés de l'instauration d'une démocratie constitutionnelle allemande après le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, en dépit de l'apport massif du Plan Marshall. Les révolutions arabes représentent donc à la fois une formidable chance et un formidable défi.

Ni l'Union européenne ni la France ne s'attendaient à ce qui s'est produit et la Révolution de jasmin a pris tout le monde par surprise. Cette surprise passée et quelles qu'aient été les premières réactions, l'Union européenne a eu une attitude dont elle n'a pas à rougir. Son action diplomatique n'est pas négative et a été très constante. Tout d'abord, elle a été la première à prendre des sanctions contre tous les régimes qui ont utilisé la violence contre leur population civile. Cette position, devenue la pierre de touche de notre attitude diplomatique, a été appliquée à la Tunisie, à l'Égypte et à la Libye et nous sommes les premiers à l'appliquer à la Syrie et au Yémen, en allant souvent au-delà des mesures restrictives décidées par les Nations unies – je pense en particulier à la désignation nominative du président Assad et de son entourage, qui font l'objet de sanctions très larges allant de l'interdiction de visa au gel des avoirs.

En deuxième lieu, l'Union européenne et la France continuent de maintenir une forte pression politique, notamment sur les régimes libyen et syrien. Je souligne à cet égard qu'il n'y a pas une unique révolution arabe, mais une diversité de pays cherchant chacun une voie différente. Au Maroc, la transition tente de s'inscrire le plus possible dans la continuité des réformes réalisées antérieurement. En Tunisie, la réforme a été portée par la détresse économique liée à l'explosion du coût des céréales. En Libye, les affrontements et les équilibres entre les différentes tribus ont considérablement contribué à l'affaissement du régime de Kadhafi. En Égypte, pays que je connais bien pour y avoir vécu à deux reprises, la révolution est venue de l'incapacité du régime à structurer les classes moyennes qui auraient assuré son efficacité et sa solidité. Soyons humbles dans notre diagnostic : il ne s'agit pas d'une révolution unique, mais de pays ayant des histoires différentes et voyant en même temps les contradictions qui sous-tendaient leur développement se tendre au-delà du supportable.

L'Europe est mobilisée dans la bataille engagée pour la Syrie au Conseil de sécurité des Nations unies et les deux autres membres européens du Conseil soutiennent la France et le Royaume-Uni pour permettre l'adoption d'une résolution à ce propos.

Enfin, l'Europe n'abandonne pas les populations affectées par ces mouvements de fond. Ainsi, je le rappelle, elle a été la première à organiser les opérations qui ont permis aux réfugiés égyptiens en Tunisie de regagner l'Égypte et aux Tunisiens qui avaient fui vers l'Égypte d'être rapatriés en Tunisie.

L'Europe a incontestablement été la première zone géopolitique à réagir et, bien que nous ayons été pris par surprise, nous n'avons pas, je le répète, à rougir de cette réponse, qui s'est élaborée à l'abri des compromissions.

Ces événements doivent nous amener à revoir en profondeur notre politique de voisinage. Ils nous donnent, en premier lieu, une leçon de modestie : ces pays se sont soulevés seuls et nous devons être attentifs à leurs priorités et à leurs attentes, pour nous efforcer de leur fournir les outils nécessaires, en évitant à tout prix de leur donner le sentiment que nous saurions mieux qu'eux ce qui leur convient. Il nous faut notamment contribuer à l'appropriation de cette révolution par la société civile, dans un processus de stabilisation progressive. À cet égard, nous assistons à une formidable libération de la parole dans la presse tunisienne, pour laquelle le moment est venu de domestiquer cette liberté. Il nous faut donc trouver comment l'aider à constituer des groupes de presse, à exercer un travail de critique et à prendre de la distance. L'attente et la demande sont fortes en la matière et nous devons être aux côtés des Tunisiens pour accompagner la transition démocratique.

Pour ce qui est des outils, nos moyens ne sont pas ceux dont a bénéficié la transition démocratique allemande avec le Plan Marshall. Le défi n'est pourtant pas impossible à relever si nous nous montrons quelque peu imaginatifs. Tout d'abord, il doit être clair – notamment face à la Pologne, qui va prochainement assurer la présidence de l'Union européenne – que le voisinage méditerranéen n'est pas en concurrence avec le partenariat oriental, car les deux relations ne sont pas de même nature. Mais, j'ai pu le constater la semaine dernière, nos interlocuteurs polonais ont évolué dans un sens très positif. Les tensions qui ont pu se faire sentir précédemment du fait d'intérêts géopolitiques perçus comme divergents sont désormais surmontées et, face à un enjeu historique, chacun comprend qu'il n'y a pas de place pour des querelles de chapelle. Il semble donc qu'émerge la conscience commune d'un intérêt général européen, qui est plutôt à l'honneur de la réflexion dont l'Europe est capable.

Nous sommes ainsi parvenus à maintenir inchangée la répartition des moyens affectés à nos priorités et à sanctuariser la proportion des deux tiers destinés au Sud de la Méditerranée. Nous nous sommes également efforcés d'être imaginatifs, en élargissant aux pays du Sud de la Méditerranée le mandat de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et en permettant que soient réinjectés les retours sur crédits de la Banque européenne d'investissement (BEI). Pour ce faire, l'Union européenne a mobilisé des moyens considérables – plus de 1,2 milliard d'euros – et, pour la période 2011-2013, elle apportera aux pays du voisinage Sud une aide de 3,6 milliards d'euros avec, en réunissant les efforts de la BERD et de la BEI, des prêts d'un montant de 8,5 milliards d'euros. En outre, lors du sommet de Deauville, l'Union européenne s'est efforcée de s'affirmer comme la colonne vertébrale de l'aide internationale – ce qui est conforme à sa vocation.

Nous devons veiller à ne pas accorder de prime aux pays qui ont le plus attiré l'attention des médias. On ne saurait en effet ignorer le Maroc et la Jordanie, qui se débattent pour mener à bien des réformes difficiles – comme celle du code civil marocain, que connaît bien M. Pascal Clément, visant à renforcer le statut de la femme –, au seul prétexte qu'ils n'ont pas connu de révolution ou fait la une des médias. La France a plaidé pour que le Maroc et la Jordanie ne soient pas les oubliés de notre politique de voisinage Sud et figurent dans le spectre de nos priorités au même titre que la Tunisie, l'Égypte et la Libye.

Quant à l'Union pour la Méditerranée, le fait qu'elle n'ait jusqu'à présent pas su répondre aux enjeux par anticipation ne condamne nullement la validité du projet politique, qui n'a jamais été aussi actuel. Il convient cependant de dépasser le stade des grandes déclarations pour se consacrer à des projets concrets et tangibles. Je n'en citerai que deux exemples.

Le premier est l'Office euro-méditerranéen de la jeunesse, projet porteur d'un message très positif sur notre approche de l'immigration et sur lequel nous pouvons tous nous entendre : une partie de la jeunesse méditerranéenne serait formée chez nous et ces jeunes seraient ensuite accompagnés pour mettre en oeuvre chez eux des projets concrets, avec des clés de financement et des aides destinées notamment au montage d'initiatives, à la création d'entreprises, d'associations et d'ONG, à des initiatives locales… Un tel office entrerait dans une logique d'échanges équilibrés, favorisant la formation des forces vives des pays de la Méditerranée, au lieu de vendre des illusions ou de pomper à notre profit les énergies du Sud.

Le deuxième projet consiste en l'installation de gigantesques fermes solaires sur la rive sud de la Méditerranée. Des investissements de long terme sont nécessaires, car la durée d'amortissement en est souvent de vingt ans, de telle sorte qu'en finançant les premiers projets, nous pourrions produire un effet de levier considérable. Ce projet, qui suppose des infrastructures permettant de transporter l'énergie vers la rive nord, peut contribuer à notre équilibre énergétique et être, pour les pays de la rive sud, une source de profit économique.

Les opportunités sont donc nombreuses. Il nous faut trouver le bon équilibre entre la très forte attente d'Europe qui s'exprime sur la rive sud de la Méditerranée et que nous n'avons pas le droit de décevoir, et la conscience que, ces pays ne nous ayant pas attendus pour se libérer eux-mêmes, nous n'avons pas de leçons à leur donner. Une telle position, faite à la fois de responsabilité et d'écoute, est le meilleur chemin à tracer pour ce partenariat.

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